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Politique : Marionnettes ou Décideurs ? Le vrai pouvoir des politiciens haïtiens

  • Photo du rédacteur: Radio Voix des archanges
    Radio Voix des archanges
  • il y a 34 minutes
  • 3 min de lecture

La notion de pouvoir politique en Haïti suscite, depuis toujours, des interrogations complexes. Dans les discours populaires, les milieux intellectuels comme dans les cercles diplomatiques, une question revient sans cesse : qui détient réellement le pouvoir en Haïti ?


Est-ce le gouvernement ? Les élites économiques ? Les puissances internationales ? Les agences onusiennes ? Les acteurs politiques traditionnels ? Les organisations de la société civile ? Ou encore les groupes armés informels qui contrôlent des territoires entiers ?


Haïti apparaît souvent comme un théâtre où les dirigeants portent les symboles visibles du pouvoir, mais où les ficelles semblent tirées ailleurs. Et cette perception ne concerne pas uniquement les crises actuelles ; elle s’inscrit dans une trajectoire historique marquée par des ingérences multiformes, une faible consolidation institutionnelle, des stratégies de survie politique et une dépendance économique chronique (Radio-Canada, Le rôle des puissances étrangères et la politique intérieure d’Haïti ; Frédéric Boisrond, Haïti, mainmise canadienne et pressions internationales).


Bien que l’indépendance conquise en 1804 aurait pu ouvrir la voie à l’émergence d’un État moderne et autonome, la jeune nation a rapidement été fragilisée par l’instabilité politique et les divisions internes. Les rivalités issues de la période coloniale, notamment entre l’élite mulâtre et les affranchis, ont profondément structuré les conflits politiques, sociaux et économiques du pays. Comme l’a montré Jean Saint-Vil dans Le problème de l’instabilité politique chronique en Haïti, ces clivages ont durablement marqué la construction de l’État.


À cela se sont ajoutées, dès le XIXᵉ siècle, des interventions étrangères répétées, limitant continuellement la marge de manœuvre de l’État haïtien. Haïti a dû composer avec des pressions constantes, négocier pour éviter l’invasion, stabiliser une économie fragile et gérer une dette imposée par des intérêts externes. Cette réalité a empêché la consolidation d’une souveraineté durable.


La présence directe de puissances étrangères dans les affaires haïtiennes culmine avec l’occupation américaine (1915-1934), mais ne disparaît jamais complètement. Elle s’intensifie : après la chute de Duvalier en 1986, une période marquée par une ouverture accrue aux acteurs internationaux ; après le séisme dévastateur de 2010, qui voit affluer ONU, OEA, Union européenne, États-Unis, Canada, Core Group, ONG et bailleurs multilatéraux.


Le Core Group, regroupant les principales ambassades et organisations internationales, est perçu par une grande partie de la population comme un centre de décision parallèle, pesant sur les nominations, les politiques publiques et les processus électoraux. Cette influence nourrit l’idée que les dirigeants haïtiens « gouvernent » sans véritablement décider.


Dans une économie dominée par une poignée d’oligarques contrôlant importations, banques, concessions publiques et secteurs industriels stratégiques, les politiciens haïtiens évoluent dans un champ politique saturé d’intérêts puissants. Parallèlement, des groupes criminels armés imposent leurs règles sur une partie du territoire, contrôlent des infrastructures routières et infiltrent parfois les sphères politiques.


Pris en étau entre : les élites économiques qui dominent les circuits financiers et commerciaux,les groupes armés qui contrôlent physiquement des espaces stratégiques, la communauté internationale qui influence les décisions majeures, les dirigeants haïtiens disposent d’une marge d’action très réduite.


Les politiciens haïtiens ne sont ni entièrement des marionnettes, ni totalement des décideurs. Ils évoluent dans un système de co-gouvernance sous supervision, où le pouvoir est fragmenté, disputé, et constamment conditionné par des forces internes et externes.


Qualifier les dirigeants haïtiens de simples « marionnettes » de la communauté internationale traduit un ressenti largement partagé, forgé par des décennies d’ingérences et d’instabilité. Mais cette perception occulte une réalité plus nuancée : les leaders haïtiens prennent aussi des décisions, font des choix et adoptent des stratégies, parfois opportunistes, parfois courageuses, mais toujours dans un environnement contraint.


Sortir de cette zone grise et reconquérir une souveraineté authentique exige :un État fort, modernisé et institutionnellement stable ;

une économie moins dépendante des bailleurs extérieurs ; une classe politique intègre, capable de résister aux pressions multiples ;une vision nationale mobilisatrice, impliquant société civile, jeunesse et élites.


Ce n’est qu’à ce prix que les dirigeants haïtiens pourront passer du rôle de gestionnaires sous influence à celui de véritables architectes du destin national.


Me. Abner COEURCIMUS

Masterant en droit des Affaires


 
 
 
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