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Michèle Bennett Duvalier, 40 ans après le 7 février 1986 : récit d’un exil, d’un silence et d’une mémoire disputée

  • Photo du rédacteur: Radio Voix des archanges
    Radio Voix des archanges
  • il y a 8 heures
  • 4 min de lecture


Quarante ans après le 7 février 1986, date qui a marqué la chute du régime de Jean‑Claude Duvalier et le départ précipité de la famille présidentielle d’Haïti, Michèle Bennett Duvalier sort de son long silence. À 75 ans, l’ancienne Première dame accepte de livrer, pour la première fois avec une telle ampleur, sa version des faits: le départ, l’exil, les déchirements familiaux, les accusations, mais aussi sa lecture de l’histoire et de l’avenir du pays.


Dès l’ouverture de l’entretien avec Radio Télé Scoop FM, Michèle Bennett rectifie un détail qui, pour elle, a son importance : son âge. « J’ai 75 ans, et non 76 », précise‑t‑elle avec fermeté, comme pour rappeler que le temps qui passe n’efface ni la mémoire ni la volonté de témoigner. Elle remercie l’équipe journalistique qui lui offre cette tribune et adresse un salut appuyé au peuple haïtien, auquel elle affirme garder « toute son affection ». Elle n’oublie pas non plus la France, pays d’accueil depuis 1986, qu’elle remercie pour l’avoir protégée.


Le 7 février 1986 demeure, selon elle, une date de rupture intime et collective. Quitter son pays, recommencer une vie ailleurs, « n’est jamais facile, que l’on soit président ou simple citoyen ». Elle évoque un déchirement profond, vécu autant par les familles que par Jean‑Claude Duvalier lui‑même. Mariée en 1980, mère de jeunes enfants, elle affirme n’avoir pas hésité une seconde à suivre son époux en exil. Elle insiste sur un point qu’elle juge essentiel : la décision de quitter le pouvoir aurait été prise par Jean‑Claude Duvalier lui‑même, notamment après la mort tragique de trois jeunes écoliers aux Gonaïves, événement qui l’aurait profondément marqué. Elle rejette catégoriquement l’idée qu’il ait ordonné de tirer sur la foule, tout en laissant entendre l’existence de complots internes, sans toutefois citer de noms.


L’arrivée en France n’a pas été, selon son récit, un havre immédiat de paix. Si le président François Mitterrand accepte de les accueillir, les pressions diplomatiques et politiques sont fortes. Elle raconte les tentatives visant à les pousser vers un autre pays, notamment en Afrique, et décrit avec précision l’épisode de Talloires, où elle dit avoir tenu tête à des émissaires français venus leur demander de quitter le territoire. Elle revendique cette fermeté comme un acte de protection familiale, dans un moment où Jean‑Claude Duvalier, selon elle, était psychologiquement effondré.

L’exil est aussi marqué par la maladie des enfants, la surveillance constante des services de sécurité, et un sentiment d’isolement. Puis survient, en 1990, ce qu’elle décrit comme un choc brutal : un divorce prononcé à son insu en République dominicaine. « Je suis tombée dans les pommes », confie‑t‑elle, évoquant quinze jours de maladie et d’incompréhension. Craignant de perdre ses enfants, elle décide de partir vivre à Cannes, puis à Paris, pour assurer leur protection. Elle affirme avoir été la cible d’une tentative d’assassinat, déjouée par hasard, ce qui l’oblige à vivre sous protection policière avant un nouveau déménagement.


Sur les accusations de détournement massif de fonds et d’enrichissement personnel, Michèle Bennett Duvalier se montre catégorique. Elle minimise l’ampleur de l’aide internationale à l’époque et affirme que celle‑ci était strictement contrôlée. Elle rejette les chiffres souvent avancés, parlant de « fantasmes » et soutient que Jean‑Claude Duvalier « n’était pas un homme d’argent », contrairement à l’image souvent véhiculée.


Revenant sur ses années au Palais national, elle décrit une arrivée brutale dans un univers hostile, sans transition, marquée par des résistances internes et des préjugés sociaux, religieux et de couleur de peau. Non catholique au moment de son mariage, issue du secteur privé, elle dit avoir été perçue comme une intruse. Malgré cela, elle affirme avoir cherché à jouer un rôle utile, notamment en insistant pour la reprise régulière des Conseils des ministres et en s’impliquant sur des dossiers qu’elle juge prioritaires : l’éducation, la santé et la culture. Elle reconnaît avoir influencé certaines décisions, mais dit l’avoir fait « pour le mieux », convaincue qu’un État ne peut fonctionner sans gouvernance structurée.

Interrogée sur les dérives du régime, elle admet sans détour qu’il y a eu des erreurs. Elle cite notamment la répression contre des journalistes en 1983 comme l’un des épisodes qu’elle regrette le plus. Elle affirme avoir exprimé sa colère et son désaccord à l’époque, se présentant comme « la voix de la rue au Palais ». Elle insiste cependant sur la complexité du pouvoir et sur l’imperfection de tout gouvernement.


À propos de la vie privée de Jean‑Claude Duvalier après leur séparation, elle adopte un ton mesuré. Elle dit n’avoir jamais rencontré sa dernière compagne et rappelle que son ex‑époux avait droit à sa vie privée. Concernant son décès, elle évoque une crise cardiaque, tout en reconnaissant l’existence de tensions dans les derniers jours. Elle souligne surtout son rôle dans l’organisation des funérailles, au nom de leurs enfants.


40 ans après, Michèle Bennett Duvalier élargit son propos au présent et à l’avenir d’Haïti. Elle se montre sévère envers une classe politique qu’elle juge prisonnière d’une transition sans fin et déconnectée de la jeunesse. Selon elle, le pays manque de modèles inspirants et de valeurs républicaines solides. Elle plaide pour l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants et affirme échanger régulièrement avec de jeunes Haïtiens sur les réseaux sociaux, désireux d’apprendre et de servir, mais privés de véritables opportunités.


À 75 ans, elle exclut pour l’instant un retour durable en Haïti, invoquant l’insécurité et les inquiétudes de sa famille. Elle n’exclut toutefois rien par principe et affirme que, si l’un de ses enfants décidait un jour de s’engager politiquement, elle serait à ses côtés.


Ce témoignage, dense et parfois dérangeant, ne prétend pas clore le débat sur l’ère Duvalier. Il ajoute cependant une voix, longtemps absente, à une histoire haïtienne encore profondément divisée. Qu’on l’approuve ou qu’on la conteste, la parole de Michèle Bennett Duvalier rappelle que le 7 février 1986 ne fut pas seulement un événement politique, mais aussi une rupture humaine, dont les échos résonnent encore quarante ans plus tard.


Yves Paul LÉANDRE

RVAinfo


 
 
 

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