Haïti-Politique : la souveraineté économique comme nouveau chantier national
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Dans le débat sur l’avenir d’Haïti, une question revient avec une urgence particulière : comment construire une économie capable de créer de la richesse, de produire des emplois et de réduire durablement la dépendance du pays ? La réponse ne peut plus se limiter à la recherche de financements ponctuels, à l’aide internationale ou à la multiplication de projets isolés. Elle suppose une véritable stratégie nationale de développement, fondée sur la production, l’investissement, l’aménagement du territoire et la valorisation des ressources disponibles. C’est dans cette perspective que Jean Michel Lapin pose un principe qui mérite d’être placé au centre du débat national : « La souveraineté est d’abord économique ».
Cette affirmation prend tout son sens dans un pays où la fragilité économique réduit considérablement la capacité de l’État à exercer pleinement ses responsabilités.
Le développement durable : produire aujourd’hui sans compromettre demain
Le développement économique durable ne consiste pas simplement à afficher des taux de croissance ou à multiplier les investissements. Il s’agit de construire une économie capable de répondre aux besoins du présent sans compromettre les possibilités des générations futures. Autrement dit : produire aujourd’hui sans détruire demain. Cela suppose de rechercher un équilibre entre trois dimensions indissociables : l’économie, la société et l’environnement. Une croissance qui détruit les ressources naturelles n’est pas durable. Une croissance qui enrichit une minorité tout en maintenant la majorité dans la précarité n’est pas socialement viable. Et une politique sociale qui ne s’appuie sur aucune création de richesse finit par devenir financièrement insoutenable. Haïti doit donc sortir de cette logique où l’économie est pensée séparément de la sécurité, des infrastructures, de l’éducation, de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Tout est lié.
L'ancien Premier ministre insiste sur la nécessité d’un pouvoir exécutif particulièrement fort et responsable. Il ne s’agit pas ici de défendre un pouvoir autoritaire. La force d’un exécutif moderne doit plutôt se mesurer à sa capacité à planifier, décider, coordonner et exécuter. Un État qui ne maîtrise pas son territoire, qui ne garantit pas la sécurité, qui ne construit pas les infrastructures nécessaires à la production et qui ne crée pas un environnement favorable à l’investissement ne peut prétendre conduire une véritable politique de développement. La priorité devrait donc être donnée à des budgets-programmes, construits autour de véritables zones économiques et non autour d’une dispersion de projets sans cohérence nationale. Sécurité publique et défense nationale, aménagement du territoire, énergie, eau, santé, éducation, routes, ports, aéroports et, à terme, infrastructures ferroviaires : autant de secteurs qui doivent être considérés comme des investissements structurants. Car une route ne sert pas uniquement à circuler. Elle permet à un agriculteur d’acheminer sa production. Un port ne sert pas uniquement au commerce. Il ouvre un territoire aux marchés internationaux. L’électricité ne constitue pas seulement un service public. Elle est une condition fondamentale de l’industrie et de la transformation économique. L’infrastructure est donc une politique économique.
Haïti dispose d’un avantage géographique que l’absence de planification a longtemps empêché de transformer en véritable moteur de croissance. Le pays possède deux façades maritimes, une frontière avec la République dominicaine, des territoires côtiers ainsi que des ressources agricoles, halieutiques, touristiques et culturelles considérables. La question n’est donc pas uniquement de savoir ce que possède Haïti. La véritable question est : que faisons-nous de ce que nous possédons ? Le Nord-Est, le Sud-Est, la Grand’Anse, le Nord-Ouest et les autres régions du pays présentent des caractéristiques et des potentialités différentes. Pourquoi ne pas construire une stratégie nationale de pôles de développement, en fonction des réalités économiques, culturelles et géographiques de chaque région ? Une zone pourrait être orientée vers l’agro-industrie. Une autre vers la pêche et la transformation des produits de la mer. Une autre vers le tourisme. Une autre encore vers la logistique, le commerce transfrontalier ou les activités industrielles. L’objectif serait de sortir d’une économie excessivement concentrée dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et de décentraliser véritablement la production, les investissements et les opportunités.
L’une des pistes évoquées par Jean Michel Lapin mérite également une attention particulière : la création d’un Fonds d’investissement de la diaspora. La diaspora haïtienne ne doit pas être considérée uniquement comme une source de transferts d’argent destinés à soutenir les familles. Elle constitue également un potentiel considérable de capitaux, de compétences, de réseaux internationaux et d’expériences entrepreneuriales. L’enjeu serait donc de créer des mécanismes permettant à une partie de cette capacité financière de se transformer en investissements productifs. Agro-industrie, transport, tourisme, pêche, industries de transformation, technologies, énergies et services : autant de secteurs capables de créer de la richesse et des emplois si les conditions institutionnelles et sécuritaires sont réunies. Mais pour mobiliser cette épargne, il faut restaurer la confiance. La diaspora n’investira durablement que si elle bénéficie de règles claires, de mécanismes de protection, d’une justice crédible et d’un environnement économique prévisible.
L’ouverture aux capitaux étrangers constitue également un élément important de toute stratégie de développement. Mais ouvrir l’économie ne signifie pas abandonner la souveraineté. Le véritable enjeu consiste à négocier intelligemment les conditions de l’investissement. Un investisseur étranger doit pouvoir trouver en Haïti un environnement sécurisé, prévisible et compétitif. Mais l’État doit également veiller à ce que les investissements contribuent à la création d’emplois, au transfert de compétences, au développement des infrastructures et à l’intégration de l’économie nationale. Attirer des capitaux ne doit jamais signifier abandonner nos intérêts nationaux. C’est précisément ici que la notion de souveraineté économique prend toute son importance. La souveraineté ne signifie pas vivre isolé du monde. Elle signifie être suffisamment fort pour négocier avec le monde.
Le crédit, l’assurance et le capital national.
Aucune économie productive ne peut se développer sans accès au financement. Le renforcement du système de crédit et la modernisation des mécanismes d’assurance liés à l’investissement privé devraient donc constituer des priorités. Un entrepreneur ne peut investir durablement s’il ne peut accéder au crédit. Un agriculteur ne peut moderniser sa production s’il ne dispose d’aucune protection contre les risques. Une entreprise ne peut grandir si elle ne bénéficie d’aucun mécanisme permettant de financer son expansion. Le développement économique exige donc un véritable écosystème financier national, capable d’accompagner la production.
C’est également dans cette perspective qu’il faut encourager l’émergence de groupes économiques nationaux capables de créer des chaînes de valeur, de renforcer la production locale et de participer aux grands projets structurants.
Le partenariat public-privé comme outil de transformation
L’État ne pourra pas tout financer seul. Mais il ne peut pas non plus abandonner au secteur privé les responsabilités qui lui appartiennent. La solution pourrait résider dans des partenariats public-privé conçus autour de projets clairement définis, avec des règles transparentes et des mécanismes de contrôle efficaces. Le principe est simple : l’État fixe la vision et garantit l’intérêt général ; le secteur privé apporte une partie des capitaux, de l’expertise et de la capacité d’exécution. Mais pour que cela fonctionne, il faut des institutions solides. Un pouvoir législatif capable de moderniser le cadre juridique. Un pouvoir judiciaire capable de garantir les contrats et les droits. Une administration compétente. Une société civile capable de contrôler l’action publique. Et surtout, une véritable culture de la reddition de comptes.
Il serait illusoire de parler d’investissement, d’industrie ou de tourisme sans parler de sécurité. Aucun investisseur sérieux ne peut engager durablement son capital dans un environnement où les personnes, les marchandises et les infrastructures ne sont pas suffisamment protégées. La sécurité doit donc être considérée comme une condition préalable au développement économique. Renforcer la sécurité publique et la défense nationale ne constitue pas uniquement une dépense. Dans une perspective de reconstruction nationale, il s’agit également d’un investissement dans la stabilité nécessaire à la production. Sans sécurité, les routes restent inutilisées, les entreprises ferment, les investissements fuient et les populations se déplacent. La sécurité et l’économie ne sont donc pas deux dossiers séparés. Elles font partie du même projet national.
Une nouvelle conception de la souveraineté
Au fond, la réflexion de Jean Michel Lapin pose une question beaucoup plus large que celle de la croissance économique. Elle nous oblige à repenser la souveraineté haïtienne. Une nation véritablement souveraine doit être capable de produire une partie significative de ce qu’elle consomme, de protéger ses ressources, de former sa population, de mobiliser son capital national et diasporique, de négocier avec ses partenaires étrangers et de définir elle-même ses priorités de développement. La souveraineté politique sans souveraineté économique demeure fragile. Mais la souveraineté économique sans justice sociale demeure tout aussi incomplète. Voilà pourquoi le développement durable doit être placé au cœur d’une nouvelle vision nationale. Haïti doit produire davantage. Transformer davantage. Exporter davantage. Former davantage. Investir davantage. Mais surtout, penser davantage en fonction de ses propres intérêts stratégiques. Le pays dispose de terres, de mer, de ressources naturelles, de potentialités touristiques, d’une position géographique stratégique, de ressources humaines et d’une diaspora présente aux quatre coins du monde. Le véritable défi n’est donc pas seulement de trouver de nouvelles ressources. Il est de transformer les ressources existantes en richesse nationale. C’est là que se trouve l’un des grands chantiers de la Nouvelle Haïti. Et c’est là aussi que prend toute sa force la formule de Jean Michel Lapin : « La souveraineté est d’abord économique. » Une formule qui ne devrait pas rester un simple slogan. Elle devrait devenir une orientation de politique publique, un principe de planification et surtout, une exigence collective. Car au bout du compte, un pays qui ne produit pas suffisamment pour financer son avenir reste dépendant des décisions des autres. L’heure est donc venue de penser autrement. Non pas seulement à la prochaine crise. Mais aux vingt, trente ou cinquante prochaines années. Non pas seulement à la prochaine élection. Mais à la prochaine génération. Haïti ne manque pas de potentialités. Elle manque d’une stratégie capable de les transformer en puissance économique et en prospérité partagée. Le véritable défi de la Nouvelle Orientation est précisément celui-là : passer d’une économie de survie à une économie de production, d’une politique de réaction à une politique d’anticipation, et d’une souveraineté proclamée à une souveraineté réellement exercée.
YPL-RVAinfo




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